En Belgique, le mois de décembre est marqué par
deux grandes fêtes où Saint Nicolas et Père
Noël se disputent la vedette. Je vous propose quelques réflexions
qui pourraient tenir en éveil le sens profond de Noël
par-delà le folklore et les légendes...
L'heure est à la glisse !
Depuis quelque temps déjà, les mots familiers
de luge, de patinage, de ski ou de surf ont fait place au mot
évocateur de "glisse".. Ainsi donc, l'homme n'est
plus un acharné des sports d'hiver, mais bien un fan des
sports de glisse! (Et de fait, de sensations sinon de sensationnel)
Il est vrai que l'expression sonne bien, tant elle suggère
la légèreté, la fluidité, la rapidité
Vous vous dites peut-être: il s'est trompé d'article!
Voilà qu'on nous parle de sports d'hiver et non de pastorale!
Ou bien encore pensez-vous que ces quelques lignes sont destinées
à introduire curieusement un article sur les camps de prière
à la montagne...
Eh bien, vous n'y êtes pas! Il ne s'agit ni de l'un ni de
l'autre. Et pourtant, je voudrais relever un étrange compagnonnage
de mots qui seront au cur de notre réflexion: légèreté,
pastorale, rapidité, spiritualité.
Concurrence? Surenchère? Plus que cela...
Ici en Belgique comme ailleurs, avec le mois de décembre
reviennent fidèlement aussi, nos rêves d'enfants
devant la cheminée et notre émerveillement devant
la crèche. Si dans notre région aux montagnes altières,
on chante le Noël blanc en amalgamant Nativité et
fête commerciale, dans le plat pays, de tradition, les enfants
sont fêtés particulièrement dix-neuf jours
plus tôt, dissociant ainsi cadeaux et Fête de la Nativité.
Or, aux dires des habitants, on assiste, à un... glissement...
de plus en plus affirmé de la bonté de Saint Nicolas
vers la bonhomie d'un Père Noël et plus encore, du
mystère de la Nativité vers le merveilleux d'un
Bonhomme Noël dont rien ne fait écho à la tendresse
de notre Père des Cieux!
Dès le milieu du XIXe siècle, Saint Nicolas voit
son rôle s'estomper au profit de personnages de légende
aux pouvoirs féeriques. C'est après 1920 que l'image
du Père Noël s'exporte des États-Unis vers
l'Europe. Mais le mouvement reste timide et diffus jusqu'à
il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui, le Bonhomme Noël
s'impose avec force dans les mentalités, il envahit nos
marchés, nos publicités, nos moyens audiovisuels,
invitant même à une rencontre virtuelle en surfant
sur le Net.
On aurait pu craindre que la Saint Nicolas occulte quelque peu
la fête de Noël: en effet, ses préparatifs du
6 décembre débutent déjà en octobre,
alors que ceux de Noël ne bénéficient que des
deux ou trois dernières semaines.
Mais les choses ont évolué plus rapidement encore.
Car depuis peu, Saint Nicolas lui-même est pris de vitesse
par son concurrent des Amériques. La bonté, la simplicité
et la sainteté de l'Ami des enfants sont confrontées
aux largesses, à la féerie et au folklore d'un Bonhomme,
au demeurant sympathique, mais un peu trop superficiel: Saint
Nicolas ne se déplace qu'avec un âne... Père
Noël se fait tirer par des rennes sur un traîneau d'or;
Saint Nicolas était un Saint du Ciel bien réel...
Père Noël est un être légendaire issu
d'on ne sait où; Saint Nicolas quittait, pour un temps,
la "Cour Céleste" des Anges et des Saints...
Père Noël s'entoure de nains et de fées.
Plus encore, l'an dernier, on a pu voir proposée sur le
marché et dans les bandes dessinées (dont les Belges
sont amateurs), une... Mère Noël. Question peut-être,
de faire la nique à ce Saint Nicolas trop exclusivement
masculin?
Mais surtout, me semble-t-il, question de subtiliser au Père
Noël lui-même son image de "père"
et par là, sans avoir l'air d'y toucher, de mettre en brèche
la paternité du Dieu des chrétiens.
Sauvegarder l'essentiel
Dès lors, comme une boule de neige qui en entraîne
d'autres, tout s'enchaîne : ôtez les notions de sainteté,
de ciel, de paternité de Dieu, et vous préparez
le terrain idéal pour la désacralisation de la fête
de Noël.
C'est alors que Jésus n'est plus le Saint de Dieu... mais
un petit Jésus en sucre! Il n'est plus Dieu né de
Dieu et de la Vierge Marie, mais il est comme vous et moi. Il
n'est plus le Sauveur... à peine un enfant défavorisé
naissant un jour de fête
Et encore, car on le sait
pas si mal loti en ces périodes de froid, et puis, n'a-t-il
pas auprès de lui, sa maman et son papa?
Ce "glissement" rapide de Saint Nicolas vers le Père
Noël, du Père Noël vers une Mère Noël
ainsi que la place grandissante accordée au Père
Noël au détriment de l'Enfant de Bethléem,
suppose que ce glissement n'est pas innocent. Ne croyons pas trop
vite que tout cela n'atteint pas la foi ou la pratique religieuse!
Quand l'environnement et l'ambiance générale sont
à la perte du sacré et de la spiritualité,
il n'est pas aisé de sauvegarder l'essentiel aux yeux du
monde. Et il est bien difficile, dans les paroisses, les écoles
ou les familles d'éveiller les enfants et les adolescents
à la pauvreté de la famille de Bethléem et
à une joie tout intérieure alors que tout autour
de nous ce sont les cadeaux et les réveillons qui sont
exaltés. Car, ne nous y trompons pas: l'entreprise est
aussi commerciale et l'on sait fort bien que là où
l'or et l'argent se font rois, Dieu n'a plus guère
de voix...
Message voilé, espoirs volés...
Il y a, me semble-t-il, de la provocation à accorder
tant de place au Père Noël et à la préparation
matérielle et profane de la Nativité alors que cette
fête est, par essence, religieuse, message de paix et de
fraternité au cur de tous les hommes.
À force de voiler la Nativité, à force d'éliminer
Jésus le Sauveur pour ne plus voir en lui qu'un mignon
bébé joufflu, on pénalise non seulement les
croyants, c'est évident, mais aussi, tous les non-croyants
en quête "d'autre chose". Aux uns, on vole l'objet
de leur foi, aux autres, on vole un peu de leurs espoirs. Car
enfin, la fête de Noël nous rappelle que malgré
nos faiblesses, nos défauts, nos manques d'amour, ce jour-là,
"Dieu peut être plus grand que notre cur";
ce jour-là, notre petitesse et notre péché
sont relevés par Dieu lui-même; ce jour-là,
les plus pauvres d'entre nous osent croire, le temps de la nuit-lumière
de Dieu, qu'ils sont aimés tels qu'ils sont, dans la nudité
de leur âme ou l'indigence de leur vie.
Par respect pour nous, par respect pour eux.
Ce ne sont pas les clochettes du Père Noël, ni
sa besace de cadeaux qui égaieront les familles au chômage
ou aux revenus trop modiques. Bien au contraire, tout cela n'éveille
que désillusion, insatisfaction et parfois même rancur...
Qu'y a-t-il de plus triste que de ne pas pouvoir gâter sa
famille, son conjoint ou ses enfants quand tout autour de soi
on ne prône que des achats de prix, des présents
fastueux, des réveillons de roi?
Avec l'Enfant de Bethléem, rien de tel. En lui, Dieu a
pris le visage des pauvres et ceux-ci se sentent accueillis et
reconnus en Jésus. En lui, nous comprenons que les vrais
cadeaux donnés sont ceux de l'amour et de la paix partagés,
les vrais cadeaux reçus sont ceux du Cur de Dieu.
Oui, n'y a-t-il pas de l'indécence à exalter un
Père Noël plein aux as, des repas plantureux, des
vêtements luxueux, des réveillons onéreux,
quand dans nos villes et nos villages, et plus généralement
dans le monde, il en est tant qui n'ont même plus l'envie
de rêver et à peine le désir de vivre?
Que devons-nous faire?
Il nous faudrait de l'audace pour qu'ensemble, croyants et même
incroyants, nous arrivions à vivre Noël autrement,
dans le respect de la dignité des personnes, alors nous
pourrions être pour nos frères démunis cette
petite lampe sur la montagne... Ils pourraient relever la tête
et revivre d'espérance. Ils pourraient enfin connaître
la chaleur humaine et se savoir aimés de Dieu.
Les pauvres et les petits ont la première place dans le
Cur de Dieu. L'auront-ils, enfin, dans les cités
des Hommes?
Conclusion... en questions
Il ne faudrait pas que le glissement évoqué
tout au long de ces lignes nous mène imperceptiblement
au dérapage... et encore moins au sinistre total. Cependant
grisés par ce désir du "plus", ne devons-nous
pas, par une prise de conscience, réajuster nos positions,
ailleurs comme ici, et refréner ces envies de jouissances?
Ne risquons-nous pas, en nous laissant entraîner sur cette
pente, que Dieu nous demande un jour : "Qu'avez vous fait
de la Nativité? Qu'avez-vous fait de mon Fils qui s'est
fait homme pour vous sauver un soir de Noël ?"
Patrick Gaso