Et si Noël était pris de vitesse...
(Noël 1997)

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En Belgique, le mois de décembre est marqué par deux grandes fêtes où Saint Nicolas et Père Noël se disputent la vedette. Je vous propose quelques réflexions qui pourraient tenir en éveil le sens profond de Noël par-delà le folklore et les légendes...

L'heure est à la glisse !

Depuis quelque temps déjà, les mots familiers de luge, de patinage, de ski ou de surf ont fait place au mot évocateur de "glisse".. Ainsi donc, l'homme n'est plus un acharné des sports d'hiver, mais bien un fan des sports de glisse! (Et de fait, de sensations sinon de sensationnel)
Il est vrai que l'expression sonne bien, tant elle suggère la légèreté, la fluidité, la rapidité…
Vous vous dites peut-être: il s'est trompé d'article! Voilà qu'on nous parle de sports d'hiver et non de pastorale! Ou bien encore pensez-vous que ces quelques lignes sont destinées à introduire curieusement un article sur les camps de prière à la montagne...
Eh bien, vous n'y êtes pas! Il ne s'agit ni de l'un ni de l'autre. Et pourtant, je voudrais relever un étrange compagnonnage de mots qui seront au cœur de notre réflexion: légèreté, pastorale, rapidité, spiritualité.

Concurrence? Surenchère? Plus que cela...

Ici en Belgique comme ailleurs, avec le mois de décembre reviennent fidèlement aussi, nos rêves d'enfants devant la cheminée et notre émerveillement devant la crèche. Si dans notre région aux montagnes altières, on chante le Noël blanc en amalgamant Nativité et fête commerciale, dans le plat pays, de tradition, les enfants sont fêtés particulièrement dix-neuf jours plus tôt, dissociant ainsi cadeaux et Fête de la Nativité.
Or, aux dires des habitants, on assiste, à un... glissement... de plus en plus affirmé de la bonté de Saint Nicolas vers la bonhomie d'un Père Noël et plus encore, du mystère de la Nativité vers le merveilleux d'un Bonhomme Noël dont rien ne fait écho à la tendresse de notre Père des Cieux!

Dès le milieu du XIXe siècle, Saint Nicolas voit son rôle s'estomper au profit de personnages de légende aux pouvoirs féeriques. C'est après 1920 que l'image du Père Noël s'exporte des États-Unis vers l'Europe. Mais le mouvement reste timide et diffus jusqu'à il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui, le Bonhomme Noël s'impose avec force dans les mentalités, il envahit nos marchés, nos publicités, nos moyens audiovisuels, invitant même à une rencontre virtuelle en surfant sur le Net.

On aurait pu craindre que la Saint Nicolas occulte quelque peu la fête de Noël: en effet, ses préparatifs du 6 décembre débutent déjà en octobre, alors que ceux de Noël ne bénéficient que des deux ou trois dernières semaines.
Mais les choses ont évolué plus rapidement encore. Car depuis peu, Saint Nicolas lui-même est pris de vitesse par son concurrent des Amériques. La bonté, la simplicité et la sainteté de l'Ami des enfants sont confrontées aux largesses, à la féerie et au folklore d'un Bonhomme, au demeurant sympathique, mais un peu trop superficiel: Saint Nicolas ne se déplace qu'avec un âne... Père Noël se fait tirer par des rennes sur un traîneau d'or; Saint Nicolas était un Saint du Ciel bien réel... Père Noël est un être légendaire issu d'on ne sait où; Saint Nicolas quittait, pour un temps, la "Cour Céleste" des Anges et des Saints... Père Noël s'entoure de nains et de fées.
Plus encore, l'an dernier, on a pu voir proposée sur le marché et dans les bandes dessinées (dont les Belges sont amateurs), une... Mère Noël. Question peut-être, de faire la nique à ce Saint Nicolas trop exclusivement masculin?
Mais surtout, me semble-t-il, question de subtiliser au Père Noël lui-même son image de "père" et par là, sans avoir l'air d'y toucher, de mettre en brèche la paternité du Dieu des chrétiens.

Sauvegarder l'essentiel

Dès lors, comme une boule de neige qui en entraîne d'autres, tout s'enchaîne : ôtez les notions de sainteté, de ciel, de paternité de Dieu, et vous préparez le terrain idéal pour la désacralisation de la fête de Noël.
C'est alors que Jésus n'est plus le Saint de Dieu... mais un petit Jésus en sucre! Il n'est plus Dieu né de Dieu et de la Vierge Marie, mais il est comme vous et moi. Il n'est plus le Sauveur... à peine un enfant défavorisé naissant un jour de fête…Et encore, car on le sait pas si mal loti en ces périodes de froid, et puis, n'a-t-il pas auprès de lui, sa maman et son papa?

Ce "glissement" rapide de Saint Nicolas vers le Père Noël, du Père Noël vers une Mère Noël ainsi que la place grandissante accordée au Père Noël au détriment de l'Enfant de Bethléem, suppose que ce glissement n'est pas innocent. Ne croyons pas trop vite que tout cela n'atteint pas la foi ou la pratique religieuse! Quand l'environnement et l'ambiance générale sont à la perte du sacré et de la spiritualité, il n'est pas aisé de sauvegarder l'essentiel aux yeux du monde. Et il est bien difficile, dans les paroisses, les écoles ou les familles d'éveiller les enfants et les adolescents à la pauvreté de la famille de Bethléem et à une joie tout intérieure alors que tout autour de nous ce sont les cadeaux et les réveillons qui sont exaltés. Car, ne nous y trompons pas: l'entreprise est aussi commerciale et l'on sait fort bien que là où l'or et l'argent se font rois, Dieu n'a plus guère de voix...

Message voilé, espoirs volés...

Il y a, me semble-t-il, de la provocation à accorder tant de place au Père Noël et à la préparation matérielle et profane de la Nativité alors que cette fête est, par essence, religieuse, message de paix et de fraternité au cœur de tous les hommes.

À force de voiler la Nativité, à force d'éliminer Jésus le Sauveur pour ne plus voir en lui qu'un mignon bébé joufflu, on pénalise non seulement les croyants, c'est évident, mais aussi, tous les non-croyants en quête "d'autre chose". Aux uns, on vole l'objet de leur foi, aux autres, on vole un peu de leurs espoirs. Car enfin, la fête de Noël nous rappelle que malgré nos faiblesses, nos défauts, nos manques d'amour, ce jour-là, "Dieu peut être plus grand que notre cœur"; ce jour-là, notre petitesse et notre péché sont relevés par Dieu lui-même; ce jour-là, les plus pauvres d'entre nous osent croire, le temps de la nuit-lumière de Dieu, qu'ils sont aimés tels qu'ils sont, dans la nudité de leur âme ou l'indigence de leur vie.

Par respect pour nous, par respect pour eux.

Ce ne sont pas les clochettes du Père Noël, ni sa besace de cadeaux qui égaieront les familles au chômage ou aux revenus trop modiques. Bien au contraire, tout cela n'éveille que désillusion, insatisfaction et parfois même rancœur... Qu'y a-t-il de plus triste que de ne pas pouvoir gâter sa famille, son conjoint ou ses enfants quand tout autour de soi on ne prône que des achats de prix, des présents fastueux, des réveillons de roi?
Avec l'Enfant de Bethléem, rien de tel. En lui, Dieu a pris le visage des pauvres et ceux-ci se sentent accueillis et reconnus en Jésus. En lui, nous comprenons que les vrais cadeaux donnés sont ceux de l'amour et de la paix partagés, les vrais cadeaux reçus sont ceux du Cœur de Dieu.

Oui, n'y a-t-il pas de l'indécence à exalter un Père Noël plein aux as, des repas plantureux, des vêtements luxueux, des réveillons onéreux, quand dans nos villes et nos villages, et plus généralement dans le monde, il en est tant qui n'ont même plus l'envie de rêver et à peine le désir de vivre?
Que devons-nous faire?
Il nous faudrait de l'audace pour qu'ensemble, croyants et même incroyants, nous arrivions à vivre Noël “autrement”, dans le respect de la dignité des personnes, alors nous pourrions être pour nos frères démunis cette petite lampe sur la montagne... Ils pourraient relever la tête et revivre d'espérance. Ils pourraient enfin connaître la chaleur humaine et se savoir aimés de Dieu.
Les pauvres et les petits ont la première place dans le Cœur de Dieu. L'auront-ils, enfin, dans les cités des Hommes?

Conclusion... en questions

Il ne faudrait pas que le glissement évoqué tout au long de ces lignes nous mène imperceptiblement au dérapage... et encore moins au sinistre total. Cependant grisés par ce désir du "plus", ne devons-nous pas, par une prise de conscience, réajuster nos positions, ailleurs comme ici, et refréner ces envies de jouissances?
Ne risquons-nous pas, en nous laissant entraîner sur cette pente, que Dieu nous demande un jour : "Qu'avez vous fait de la Nativité? Qu'avez-vous fait de mon Fils qui s'est fait homme pour vous sauver un soir de Noël ?"

Patrick Gaso